Le Caire est une ville énorme, la première cité du monde musulman. Elle éblouit ses visiteurs. Le grand historien Ibn Khaldun qui la visite alors clame son enthousiasme : « Celui qui n'a pas vu Le Caire ne connaît pas la grandeur de l'islamisme. C'est le trône de la royauté, une ville embellie de châteaux et de palais, ornée de couvents et de collèges, éclairée par la lune et les étoiles de l'érudition ». Tout émane d'elle, tout vient à elle. Elle conserve une centaine de monuments, mosquées, madrasa, couvents ou khanqah, mausolées…
Ce sont partout des édifices splendides, pleins de verve, où les apports les plus divers sont étroitement unis pour créer un art vivant, original, varié et sans doute le plus proche de nos conceptions modernes. Construits en belles pierres, ils manifestent en général un goût marqué pour l'asymétrie.
A la rue Al-Moez, chaque pas vous mène à une nouvelle découverte et vous ouvre la porte d’une nouvelle aventure. Une balade dans cette rue historique vous fait voyager dans un temps très lointain, celui de l’époque mamelouke. Ici, précisément sur la place Bayt Al-Cadi (la maison du juge), dans le quartier de Jamaliyah, se dresse le mak’ad de Mamaï Al-Sayfyi, ou le siège de Mamaï. Avant de continuer, on vous explique une petite note sur le cadi. Le cadi (le juge dans la culture musulmane) siège au Conseil de l’émir ; il est seul à être autorisé – théoriquement – à délivrer des fatwâ (avis religieux) propres aux affaires de l’émirat : conflit entre tribus, légitimation du commerce avec les Européens, décisions de l’émir, etc. La sphère des responsabilités du cadi n’était cependant pas limitée aux attributions juridiques de l’émir. En parallèle de ces fonctions au sein de la cour émirale, il remplissait des tâches variées : trancher les contentieux, enregistrer les contrats commerciaux, faire la médiation entre les protagonistes, protéger les faibles face aux exactions, censurer et observer les mœurs, prononcer des fatwâ, appeler au respect de la charia, à l’instauration de la justice et à la crainte de Dieu et à intervenir à l’extérieur pour récupérer des biens razziés.
Revenons au mak’ad de l’émir Mamaï. Le mak’ad, ou le siège, est la cour de la maison ou du palais à cette époque-là. Il tenait aussi lieu de la cour de justice avant qu’il soit restauré. Lorsque vous franchissez cet endroit, une de ces peurs s’empare de vous, vous laissant à la fois émerveillé et intimidé. Les bougies et la hauteur des colonnes sur un pont de 10 mètres de haut submergé d’une faible lumière donnent l’impression d’attendre votre verdict qui sera rendu par la cour. Le mak’ad de l’émir Mamaï date du 19ème siècle. Mais qui est l’émir Mamaï ? C’est un des éminents princes sous le règne du sultan mamelouk Qaït Bay. Il est très connu pour son rôle dans la réconciliation entre l’Etat mamelouk et l’Empire ottoman lors de la première guerre au 15e siècle. L’émir Mamaï voyagea maintes fois pour rencontrer le sultan ottoman jusqu’à ce qu’il parvint à conclure une réconciliation.
L’architecture mamelouke du mak’ad est fascinante. La façade est composée de plusieurs muqarnas surélevés par quatre colonnes représentant le lotus égyptien sur lequel des inscriptions sont gravées. Le mak’ad de l’émir Mamaï consiste en une vaste salle rectangulaire avec un plafond en bois. Ce dernier, recouvert de cuir et peint en couleur dorée, est en forme de grands carreaux portant des écritures arabes. Le mak’ad signifie la salle de réception des dignitaires dans une maison ou un palais depuis le Moyen-âge jusqu’au 19e siècle.
Le bâtiment comprend aussi des chambres au sous-sol, destinées à la pendaison des criminels. Selon la tradition populaire, des fantômes surgissent la nuit dans le poste de police qui a été érigé dans le même emplacement, là où les condamnations à mort prononcées par le juge ont été exécutées dans ce lieu fermé pendant de longues périodes. On dit que la potence existe toujours dans le même endroit.
Qui sont les Mamelouks ? Les Mamelouks étaient les esclaves (en arabe, mamlûk signifie « possédé ») que les Ayyoubides avaient capturés pour constituer leur armée. Ils avaient été enlevés enfants dans les steppes turques, convertis à l'islam, éduqués dans cette religion et formés à devenir d'excellents cavaliers. Ils constituèrent l'essentiel de l'armée des Ayyoubides. Ils prirent le pouvoir en 1250 et régnèrent sur l'Egypte jusqu'en 1517.
Les monuments qui vous accueilleront en enfilade le long de la rue Al-Moez sont marqués du signe du génie mamelouk des origines jusqu'à la fin. Ces édifices évoluent pourtant au cours des temps : les architectes réduisent la cour jusqu'à en faire une salle sous coupole, abandonnent le plan cruciforme à quatre iwan, si bien marqué dans la puissante et immense madrasa du Sultan Hasan (1356-1362) qui couvre plus de huit mille mètres carrés, et remplacent les iwan latéraux par des niches ou de simples arcs sans profondeur.
Vers la fin du XVe siècle apparaît un nouveau type architectural, le sebil-kuttab, association sur deux étages de la fontaine et d'une école primaire. Un artisanat puissant se développe au Caire à cette époque-là.
La menuiserie produit notamment de grands panneaux en polygones étoilés et des moucharabiehs. La verrerie émaillée, une des gloires des arts de l'islam, elle est portée à sa perfection par les Mamelouks. En témoignent verres, vases et lampes de mosquées pansues, souvent ornés d'armoiries – blasons des dignitaires, échansons, porte-glaive – peut-être à l'origine de ceux de l'Occident.
L’architecture mamelouke
De nombreuses constructions témoignent encore de la présence mamelouke en Egypte, comme par exemple le fort Qatbay édifié à l’emplacement du phare d’Alexandrie sous le sultanat d’Al-Achraf Sayf Ad-Dîn Qa’it Bay (il a été sultan entre 1468 et 1496). On peut citer également la mosquée d’El-Nasser Ibn Kalaoun dans la ville du Caire. Construite en 1335, la mosquée comporte des minarets d’influence turque. Le palais bigarré (Qasr Al-Ablaq, 1313) et le Grand Iwan (1315) sont bâtis au sud de la ville, où les Mamelouks ont édifié une citadelle. Plusieurs éléments caractérisent l’architecture mamelouke. Les monuments construits sont souvent de taille imposante afin d’être vus de loin. Ils sont bâtis avec de belles pierres et manifestent un goût prononcé pour l’asymétrie. L’architecture mamelouke est également caractérisée par la présence de bandeaux épigraphiques le long des façades. De longues lignes d’écriture, appelées tiraz, s’étendent sur la longueur des bâtiments. Par ailleurs, l’architecture mamelouke reprend également des éléments caractéristiques de l’art islamique avec un goût pour les dômes et les minarets. De plus, l’intérieur des bâtiments est souvent décoré de mosaïques de verre. C’est en effet dans le domaine religieux que les architectes mamelouks sont les plus prolifiques.
Cependant, les Mamelouks ne se sont pas contentés de créer de nouveaux bâtiments. Au Cairepar exemple, la construction de monuments est liée à une refondation de la ville : un nouvel urbanisme se met en place et c’est la structure même du Caire qui est modifiée. Encore visible notamment au Caire, l’architecture mamelouke a légué de nombreux monuments à la postérité.