Il a créé le buzz, depuis sa sortie en Egypte, et un mois après dans le monde arabe. « Al-Mammar », ou « Le Passage », signé Chérif Arafa et produit par Hicham Abdel Khaleq, traite sous un angle humain, de la guerre des Six-Jours en 1967 qui opposa l’Egypte, la Syrie et la Jordanie à Israël et la guerre d’épuisement l’ayant suivi. Un film de guerre jamais vu depuis plus de trente ans dans le 7e art égyptien et un bel exemple qui met en avant l’amour pour le drapeau.
L’expérience de voir un film au cinéma est unique. Les effluves de popcorn, le grand écran qui amplifie chaque détail du film, le suspens quand les lumières s’éteignent… Et si le film nourrissait le sentiment patriotique chez les spectateurs, les laissant dans un grand enthousiasme et dans un désir de faire partie de l’histoire filmée? Là tout le monde doit se lever et chaudement applaudir.
Les différentes opérations militaires contre l’ennemi et la fierté de la victoire d’Octobre ont largement inspiré les cinéastes. De “La balle est toujours dans ma poche”, en passant par “La voie vers Eilat”, le “Passage”- avec un succès foudroyant dans les salles de cinémas- en est un bel exemple.
La commémoration de la victoire de l’Egypte dans la guerre contre Israël dans les années 70, est devenue un dispositif essentiel dans la construction d’une mémoire collective glorieuse.
Quand un film touchent les spectateurs- notamment adolescents et jeunes- les laissant dévorer par un désir ardent, soit d’être membre des Forces Armées et d’entrer dans des opérations héroïques pour défendre la nation et vaincre l’adversaire, ou ce désir nostalgique qui les laisse rêver ou plutôt souhaiter d’avoir fait partie d’une des opérations militaires exécutées contre l’ennemi… A ce moment, vous parlez d’un film qui a réalisé un succès tangible.
Depuis “al-Osfour” (Le Moineau), de Youssef Chahine, jamais la production cinématographique égyptienne n’a parlé de la guerre des Six-Jours en 1967 en ces termes et de cette défaite cuisante du pays des Pharaons qui laissa pourtant un grand traumatisme au sein de la population. C’est juste ce que traite “Le Passage”.
Le cinéma égyptien renoue, donc, 46 ans après “al-Osfour” avec un film qui traite de la guerre de juin 1967, à travers l’histoire d’un commando égyptien chargé de missions périlleuses après la défaite. Le film parle notamment d’une des opérations militaires exécutées contre l’ennemi sioniste, dans le cadre de la guerre d’usure.
Peut-être, a-t-on vu là dans ce film, le cinéma qui connaît le retour de l’Etat dans une industrie culturelle glorieuse. Actuellement, nous connaissons le retour sur nos écrans, d’un grand genre florissant : les films sur la guerre d’usure après la défaite de 1967 et la victoire d’Octobre.
La réception de ces films par le public égyptien aujourd’hui est dès lors, un constat intéressant à de multiples égards : d’une part, elle permet de voir dans quelle mesure la société égyptienne adhère aux modèles d’identification qui lui sont proposés, quelle mémoire de la guerre l’habite et quelles formes la touchent de l’autre.
Ce qui est intéressant dans ce film qui s’apparente à une superproduction hollywoodienne (et pourquoi pas?), c’est qu’il traite de ce cauchemar qu’ont vécu les soldats égyptiens, cette blessure restée béante et cette défaite, d’une manière très humaine.
Se mélangent donc la petite et la grande histoire, certains documents d’archives avec la fiction, mais également de petits détails véridiques qui ont été narrés par les historiens à l’époque comme la scène d’ouverture, où le Conseil des ministres israélien prend la décision d’entrer en guerre (presque malgré lui), mais qui se termina par une victoire éclatante du jeune Etat sioniste.
Les archives du Conseil des ministres révélées dans leur intégralité montrent d’ailleurs que le chef de la diplomatie israélienne, Abba Eban, était le plus lucide de tous. Juin 1967, il évoquait un « baril de poudre ». Une autre image véridique est celle des soldats touchant le Mur des lamentations, où aucun juif n’avait prié depuis 1948 et qui va devenir iconique. Six jours seulement ont suffi pour porter un coup fatal au nationalisme arabe et permettre à ce régime d’occupation de s’installer dans l’histoire. Mais l’amertume de ce revers, d’un coup, s’est transformée en une volonté féroce de venger la dignité de l’Egypte et donc celle tous les Arabes. Coup qui n’a pas brisé le pays, mais par contre l’a fortifié.
Pour raconter tout cela, le cinéaste a choisi de mettre en action un groupe de commandos de l’armée, baptisé « Group 39 Fighting », qui vont se sacrifier en effectuant des missions suicidaires contre l’armée israélienne après la défaite de 1967. Au fil de l’action, on voit l’armée égyptienne enregistrer une série de petites victoires qui ont conduit de nouveau à la guerre d’octobre 1973.
Il y a certes un grain de mélo et certains sentiments exacerbés surtout quand on voit chaque soldat au sein de sa famille, mais cela ne dérange en aucun cas le spectateur qui rentre illico dans l’histoire sans s’ennuyer. C’est cette revanche que le réalisateur offre à tout citoyen arabe et à travers l’écran, qui est jubilatoire. Là, il faut se rappeler de “Inglorious Basterds” où Quentin Tarantino finit par tuer Hitler sur grand écran, défiant tous les acquis des faits historiques. Comme quoi, le 7e art est capable de tous les miracles!
Et si l’histoire était à refaire?! “Al-Mammar” est un retour en arrière sur la guerre, un éclairage sur tous ces événements qui expliquent les rapports Israël-Palestine, efficace pour les grands et les plus jeunes, et surtout une bonne dose d’adrénaline que provoquent ces scènes d’action très bien orchestrées et dignes des grandes productions hollywoodiennes.
Enfin, «Al Mammar» traite des raisons de la défaite dans le Sinaï et du traumatisme causé aussi bien chez la population égyptienne que les forces armées : «un terrible cauchemar». Or, justement, cet opus vise à transcender ce sentiment de défaite et à dépasser cet échec en véhiculant l’idée que cette défaite n’est pas advenue suite à une guerre classique mais à une succession d’erreurs, très graves, d’évaluation et d’appréciation sur plusieurs plans, notamment les renseignements.
Ainsi, indépendamment de la qualité du film, qui réunit une pléiade d’acteurs dont Ahmed Ezz, Iyad Nasser, Ahmed Rizk, Ahmed Flawkas, Hend Sabri, Asma Aboul Yazeed, on décèle que son objectif premier vise à renouer avec l’espoir en veillant à changer l’opinion des Egyptiens sur la guerre de 1967. Et de raviver ainsi, outre leur amour envers la nation, leur sentiment patriotique, surtout en ces temps difficiles, vu les contextes politique, social et économique que connaît l’Egypte.
Lorsque les personnages du film ont été devant l’écran, ils ont montré la faculté presque magique qu’ils possèdent de capter immédiatement l'attention des spectateurs. Tous les stars du film sont tellement bons et habiles qu'ils vous ont transportés sans effort dans leur univers en vous captivant totalement. Autrement dit, ils ont su comment fasciner les spectateurs en leur transmettant des émotions fortes.
Bref, un brin propagandiste, «Al Mammar» a suscité la curiosité des aînés qui ont vécu la guerre des «Six jours» mais aussi celle des jeunes Egyptiens ne l’ayant pas vécue et qui, plus est, n’ont aucune connaissance de cette guerre d’usure.