Adolescentes, qui de nous n’a pas rêvé de porter une longue robe, comme celle des princesses, de se tenir sur une terrasse et de voir le sublime Abdel-Halim Hafez chanter son amour pour nos ? Quand il apparait sur l’écran, les jeunes Egyptiennes espèrent remonter le temps et être les amantes de Halim, celles pour qui chaque mot est chanté sur mesure, et rythmé avec passion. Paroles et musiques faisaient battre nos cœurs, vaciller notre corps et aiguisait notre esprit. Abdel-Halim ou le Rossignol est bien plus qu’un simple chanteur, c’est une épopée.
Une épopée de douceur qui vient égayer aussi bien le passé que le présent. Suave, douce, ensorcelante, sont des mots imparfaits pour décrire la voix du Rossignol, Abdel-Halim Hafez. Sa voix aussi bouillonnante qu'un volcan a marqué des générations entières et continue à le faire. Baptisé « le chanteur de la révolution » (en référence à la révolution de 1952), Hafez est également l'icône de l'amour. On n'exagère pas si on dit que Hafez est pratiquement le grand partenaire de toutes les histoires d'amour. Grâce à sa voix, il est témoin de ses histoires qui réjouissent ou qui font mal.
Plus de quatre décennies qu’il est mort, Abdel-Halim Hafez reste un phénomène insurmontable. Dans le cœur de mon enfance, de mon adolescence ou de ma jeunesse, sa voix retentissait. On dirait qu’il est toujours là, qu’il vous guette, qu’il vous talonne. Que vous soyez dans un quartier populaire ou un quartier élégant, Halim est omniprésent. Et, le Caire, cette ville surpeuplée par les vrombissements des moteurs et les klaxons des voitures affolées, sait garder son silence lorsque la voix du chanteur retentit jusqu’à nos jours d’une radio ou sur une antenne de télévision. Est-ce un miracle ou de la magie ? Aucune réponse ne peut être donnée. Les Titans de la chanson arabe et égyptienne comme Oum Katlhoum ou encore Farid Al-Atrache, et Mohamed Abdel-Wahab fascinent jusqu’à nos jours, mais Halim est différent. Car, les jeunes comme les vieux le trouvent passionnant, tout le monde est unanime à son égard. Il faut encore fondre les cœurs des amants, enflamme les hommes patriotiques, fait pleurer ses fans sur son sort, fait couler de l’encre sur ses histoires d’amour. Bref, un homme hors pair qui échappe aux communs des mortels et devient par sa voix et ses sentiments immortel.
Mais qui est donc cet homme qui demeure vivant et aimé dans l’esprit des Egyptiens ? Abdel-Halim Hafez ou Holoum de son vrai nom Abdelhalim Chabana est né le 21 juin 1929, à Al-Hilwat (village de la province d'Al-Charqyiah en Egypte). Grandissant dans un village du Delta, il ira souvent rejoindre les enfants jouant dans les cours d'eau. Et, le malheur est arrivé : Hafez a contracté la bilharziose. Une maladie qui a anéanti sa vie au propre sens du terme. De santé fragile, Hafez aurait été opéré de son vivant plus de 60 fois, sans pouvoir pour autant le sauver. Mais, le Rossignol représente bel et bien une exception à toutes les règles. Hafez est l'unique dont la maladie n'a jamais influencé la voix Menant une enfance triste à la manière d'Edith Piaf, il a grandi pour souffrir d'histoires d'amour brisantes et tristes.
Très populaire dans le monde arabe des années 1950 jusqu'aux années 1970, il fut surnommé par les médias arabophones « El Andalib El Asmar » (« le rossignol brun »). Considéré comme l'un des plus grands chanteurs et acteurs de comédies musicales arabes des années 1960 il continue de marquer fortement l'histoire du chant oriental.
Quatrième enfant du cheikh Ali Ismaïl Chabana, orphelin, il est recueilli par son oncle vivant au Caire. Il se fait remarquer pour ses talents musicaux dès l'école primaire et étudie la musique auprès de son frère Ismaïl, son premier professeur de chant. En 1943, Halim fait le premier pas vers le monde de la musique, il s'inscrit à l'Institut de la musique arabe, il y rencontre le grand compositeur Kamal El-Tawil. En 1948, il achève ses études à l'Institut, il est alors choisi par le gouvernement pour une bourse à l'étranger. Mais Halim se désiste, il reste en Egypte et travaille comme professeur de musique à Tanta, Zaqaziq et au Caire. En 1951, il fait ses premiers pas à la radio en tant que musicien, il y rencontre Hafez Abdel-Wahab, une des grandes figures de la radio à l'époque. Hafez lui donne son nom : d'où Abdel-Halim Ali Chabana devenu du jour au lendemain Abdel-Halim Hafez.
Ses débuts, Hafez les a faits avec incertitude. Si le public ne l'a pas reçu chaleureusement, cela n'a pas tardé à venir. Jusqu'en 1955, sa Bilharziose n’avait pas encore été dévoilée. Et, Hafez qui a pu s'imposer sur la scène musicale chante des mots optimistes. Cette note d'espoir disparait graduellement à partir de 1956 avec le développement de sa maladie. D'ailleurs, les dernières chansons de Hafez étaient assez sombres, exprimant une âme perdue dans les tourmentes de la maladie et de la souffrance.
Remarqué très jeune dans des clubs au Caire où il chante régulièrement, il rencontre son premier succès à la radio qui l'avait initialement embauché comme musicien.
Il devient peu à peu l'un des plus célèbres et des plus populaires acteurs et chanteurs de sa génération : grâce au développement des comédies musicales égyptiennes, il s'impose rapidement dans le personnage d'un amoureux sensible et romantique.
Contemporain de géants comme Ouma Kalthoum, Mohamed Abdel-Wahab, Farid Al-Atrache, il s'est détaché d'eux en apportant un nouveau souffle au « tarab », art de la chanson. Alliant la fidélité à l'esthétique arabe traditionnelle ainsi qu'une grande modernité dans son chant (inspiré des techniques dites de « crooner ») et dans sa tenue sur scène, très stylée et rappelant la classe d'un Sinatra, il a su littéralement créer un style qui fit école et qui forma une sorte d'archétype considéré aujourd'hui comme un modèle pour de nombreux artistes.
On le voyait décontracté et souriant sur scène, conduisant rigoureusement son orchestre (de plus en plus étoffé) dans des parties instrumentales de plus en plus nombreuses que lui proposaient ses compositeurs trouvant dans ses chansons des sortes de laboratoires où ils pouvaient s'adonner à toutes les audaces esthétiques modernes, opérant des synthèses entre l'art arabe traditionnel et l'influence occidentale. Cet amour de la scène et du public, rompant avec l'attitude crispée de certains de ses concurrents, est l'une des raisons de son exceptionnelle popularité. Ses performances scéniques et cinématographiques pleines de passion restent impressionnantes et touchantes, en partie à cause du fait qu'Abdel Halim souffrait en réalité continuellement: il était atteint de la bilharziose depuis son enfance. Parmi ses inoubliables concerts, on note une prestation au Palais des Congrès de Paris en 1974. Sa dernière apparition sur scène remonte à mars 1976, peu avant son décès alors qu'il préparait l'interprétation de « Min ghir lih ». Abdelwahab n'a voulu donner cette chanson à personne d'autre, et l'a chantée en son honneur en 1990.
Ses principaux collaborateurs furent Mohamed el Mougy et Kamal Ettaouil (ses vieux amis), Abdelwahab, et d'autres artistes importants dans l'histoire de la musique arabe du xxe siècle tels que Baligh Hamdi, Mohamed Hamza ou le poète Nizar Qabbani. Poètes ou compositeurs, ils furent nombreux à apporter leur contribution à l'énorme succès de Halim. Celui-ci, après avoir gagné sa popularité grâce à des chansons courtes et gaies, chantées le plus souvent dans ses films, interpréta ensuite des œuvres considérées aujourd'hui par une bonne partie du public comme ses plus grandes réussites : les chansons longues (ou fleuves). À l'instar d'Oum Kalthoum, Abdelhalim a, à la fin de sa vie (début des années 1970), interprété plusieurs compositions qui duraient entre 30 minutes et une heure (Mawoud, Hawel teftekerni, Ay dameet hozn, Qariat el fingan, etc.), et ce sans compter les improvisations sur scène. Ces chansons longues d'une très grande richesse et d'un raffinement musical immense, en plusieurs parties, dont la structure s'inspire des opéras ou des poèmes symphoniques occidentaux et dans lesquelles il mettait toute sa passion et son énergie, marquent l'apogée de cet artiste, et en même temps l'apogée de la chanson arabe du xxe siècle.
Si le Rossignol a grandi dans la misère et l’oubli, sa mort a révélé la valeur d’un homme que les Egyptiens n’oublieront jamais. Des funérailles populaires comme celles des hommes d’Etat et des grands leaders de la verve de Gamal Abdel-Nasser lui ont été organisées.